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Graciela Iturbide par Christian Caujolle

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Après l’Argentine l’an passé, c’est au Mexique que les Rencontres de la Photographie d’Arles consacrent une part importante d’un programme qui, par ailleurs, développe une ambitieuse exploration de l’image autour des pratiques liées à Internet. Ce coup de projecteur sur la vivacité de l’image fixe dans un pays qui s’est inscrit depuis la révolution de 1910 dans l’histoire de l’image argentique avec des noms aussi importants que Manuel Alvarez Bravo (voir Internazionale n° 779) et les étrangers Edward Weston, Tina Modotti, Paul Strand, Henri Cartier-Bresson ou Hugo Brehme pour ne citer que les plus notables a bien failli ne pas avoir lieu. Il faisait en effet partie de l’ « Année du Mexique en France », grande manifestation culturelle annulée suite aux propos vexants et irresponsables du Président Sarkozy prenant sans le minimum de respect fait et cause pour Florence Cassez, condamnée à 60 ans de prison pour kidnapping. Mais les efforts conjugués de la fondation mexicaine Televisa et des ministères français de la Culture et des Affaires Etrangères ont permis de sauver – à défaut des autres manifestations – l’essentiel du projet photographique arlésien.

Dans le panorama qui mène de la Révolution à nos jours, une figure singulière se détache, déjà inscrite dans l’histoire classique du medium, lauréate des prestigieux prix W. Eugene Smith et Hasselblad Foundation, et certainement plus caractéristique que tout autre de ce que pourrait être une « photographie mexicaine » enracinée dans sa culture. Elle se nomme Graciela Iturbide.

Cette ancienne étudiante en cinéma se consacre à la photographie depuis 1970, date à laquelle elle devient la collaboratrice – et l’amie jusqu’aux derniers jours – de Manuel Alvarez Bravo, le photographe emblématique de la photographie mexicaine et l’un des inventeurs, avec Kertèsz, Cartier-Bresson, Brassaï et Bill Brandt de la modernité du medium. C’est auprès de lui qu’elle apprend, au-delà de certaines approches techniques, un sens rare de la liberté et de la vision qui nous oblige à la relier à ce « réalisme magique » qui a fondé la littérature latino américaine contemporaine. C’est donc tout naturellement qu’elle va approcher les groupes indigènes, entre autres les étonnants musiciens Huicholes dont les violons pleurent au fond de l’âme et les habitants du désert de Sonora. Une image pourrait résumer ces instantanés irréels : vue de dos, une femme vêtue de longs voiles noirs marche vers le désert et porte à la main droite un radio cassette. Mais celle qui cadre les scènes de processions ou de Carnaval avec un œil tendre, parfois amusé, qui fait se rencontrer devant son objectif des évidences dont nous finissons par douter, qui rénove une photographie qui aurait pu verser dans l’anecdote ou l’ethnographie, n’oublie pas la ville. Un homme inquiétant promène un miroir dans la rue et en bouscule l’espace, un enfant joue sérieusement avec un pistolet, une femme promène son enfant protégé par un voile dont on ne sait, alors que le vent sculpte les tissus, s’il est vivant ou mort.

Le grand œuvre, pourtant, dans ces années mexicaines, Graciela Iturbide le construit dans un territoire unique, sur la terre Zapotèque de l’isthme de Tehuantepec, battu par les vents venus de l’Atlantique et du Pacifique, là où l’espace se réduit au plus étroit du Mexique. A Juchitan, puisque tel est le nom de la ville, la société reste régie par le matriarcat. Les hommes pêchent, cultivent la terre et les femmes font tout fonctionner. La vie familiale, les fêtes comme les luttes et les manifestations. Des femmes fortes, des matrones dont la photographe, devenue leur amie, saisit admirablement les conversations soutenues, les marches, les danses faisant tournoyer les amples jupes dont on devine les couleurs fortes. C’est là qu’elle capte un jour le portrait qui devient son image la plus connue, « Notre Dame des Iguanes », une femme portant sur sa tête les animaux qu’elle va vendre au marché. La pointe de surréalisme (Breton avait décrété que le Mexique était le pays du surréalisme au quotidien) est bien là, sublimée par les surprises du réel. Dans ce monde si singulier, Graciela se prend de tendresse pour les personnages de travestis, qui, puisque le machisme n’est pas de mise, vivent tranquillement leur différence au milieu de ces femmes qui les adorent. Sa série de portraits de « Magnolia », sans aucun voyeurisme et emplis de tendresse sont uniques, sur un sujet qui a trop souvent donné lieu à des images vulgaires. Jusqu’aux animaux, entre autres aux omniprésents poulets, tout devient prétexte à image douce, à poésie du quotidien magique, y compris quand, dans un cadrage serré, le plumage des volatiles s’accorde aux motifs du tissus des jupes.

Cette approche poétique du monde se retrouve dans les innombrables photographies d’oiseaux qu’elle a réalisées dans son pays, mais également au cours de ses nombreux voyages en Inde ou en Italie et qu’elle a réunies dans un livre tendu entre beauté et inquiétude. Lorsque les oiseaux deviennent trop nombreux et envahissent le cadre ils peuvent devenir inquiétants, mais toujours dans une tonalité légère, incernable.

Dans une de ses séries les plus récentes, elle poursuit avec une sensibilité écorchée, dans une succession apparemment calme de formats carrés, cette tension entre réalité et monde intérieur. Tout près de chez elle, dans le Sud de Mexico, le quartier de Coyoacan abrite aussi bien la maison où résida Léon Trotsky et où il fut assassiné que la belle « Maison Bleue » de Frida Khalo. Après la mort de l’artiste, Diego Rivera cacha, derrière une porte de la salle de bains qu’il fit murer, les objets personnels et les archives de celle qui fut sa muse et avec qui il connut une passion tumultueuse. Ce n’est qu’en 2004 que furent trouvés là plus de 24 000 documents, des textes manuscrits, des correspondances, des tirages de Man Ray ou Tina Modotti aussi bien que des affiches représentant Staline ou de la littérature révolutionnaire. Mais également des vêtements et les fameux corsets, instruments indispensables qui permettaient à Frida de se tenir droite et ressemblent à des instruments de torture évoquant les insoutenables douleurs qu’elle supporta sa vie durant, suite à un accident. Graciela les a photographiés simplement, en lumière naturelle et ils deviennent un portrait bouleversant, à la fois limpide et torturé. On peut y voir aussi, avec entre autres un cadrage des pieds déformés de la photographe posant dans la baignoire, un autoportrait de la femme qui conserve en elle la douleur d’avoir perdu, en 1970, sa fille de six ans.

Un autoportrait qui pourrait résumer à la fois la générosité, la pudeur et la poésie profonde d’une œuvre unique.

Christian Caujolle

Rencontres d’Arles 2011
Du 4 juillet au 18 septembre

Graciela Iturbide
Espace Van Gogh
10:00 – 19:00

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