Eden and After : le paradis des enfants de Nan Goldin

États-Unis, écrit par Jonas Cuénin

Carmens 2nd birthday © Nan Goldin

On avait presque oublié Nan Goldin, dont le dernier livre, The Devil’s Playground, remonte à onze longues années. Trois décennies après la Ballade de la Dépendance Sexuelle, son œuvre phare, rééditée il y a peu et qui avait contribué à l’évolution de la photographie à sa sortie en 1985, voici donc Eden and After, qu’elle dévoile sur le canapé de son nouvel appartement à Brooklyn. Publié fin mars par Phaidon, c’est une compilation de 300 photographies d’enfants réalisées de ses débuts à aujourd’hui. Des enfants photographiés ici et là, aux quatre coins du monde, souvent dans son cercle amical ou familial, car la proximité avec ses sujets a toujours été le maître-mot de l’artiste américaine. Construit en treize chapitres, l’ouvrage se compose de photographies montrant aussi bien les jeux et les joies de l’enfant que sa mélancolie, ses inquiétudes ou ses pleurs. Une pléiade d’images, sûrement trop, qui forment, à travers ces différents états d’esprit, une chronologie des premières histoires de la jeunesse.

Dans cette narration, la première de la sorte que Nan Goldin n’ait jamais réalisée, les enfants « arrivent d’une autre planète » et y retournent à la fin. Ainsi Eden and After renvoie-t-il, selon elle, à ce paradis perdu que chacun garde en secret. Un paradis qu’elle essaye de raviver à travers ses photographies, toujours aussi naturelles, mais dorénavant moins brutes, sujet oblige. Il faut savoir comprendre Nan Goldin et son caractère à fleur de peau, pour étrangement se laisser porter par ses réflexions originales, le titre poussant à admettre la possibilité d’une existence avant la vie, les parties du livre pouvant suggérer que la liberté n’est à jouir que jusqu’à un certain âge. « Lorsque l’enfant se socialise, explique-t-elle, il perd de sa faculté à comprendre par lui-même. Je pense que l’enfant a davantage à apprendre à l’adulte que l’inverse. »

Brutalité de la venue au monde, folies dans une chambre d’hôtel, réunions de famille dans la salle de bain, embrassades passionnées, carnaval improvisé, portraits sur le lit, solitude d’un moment, jeux de plages : dans toutes ces images au perpétuel mouvement, l’accent est avant tout mis sur la liberté d’être, de penser, de devenir, celle que Nan Goldin croit qu’il faut le plus possible donner aux enfants. « Tout, ici, est lié à l’autonomie de l’enfant, qui je crois n’est jamais assez respectée, dit-elle. Je pense que la pire chose que l’on puisse faire à un enfant est de lui faire honte de ce qu’il est. Et en particulier lui faire avoir honte de son corps. L’enfant est un sauvage. Mais je n’associe pas la sauvagerie à la violence. Ici, on parle de liberté. »

La nudité, sujet récurrent dans l’approche de Nan Goldin, et qui lui a souvent valu la comparaison avec la peinture ou la sculpture classique, est omniprésente. Cet enfant nu, autant observé avec suggestion qu’avec hyperréalisme, est une façon pour Nan Goldin de repenser la société, et ce au dépend des critiques qui par le passé se sont abattues sur ces images controversées. « Il s’établit dans ces images une réflexion sur la malléabilité de l’identité de chacun, éclaire-t-elle. Il y a un chapitre entier sur les enfants qui "changent de sexe". Sur la couverture du livre, on ne sait pas quel enfant est une fille ou un garçon. C’est l’Eden. Ce mot peut vouloir dire beaucoup de choses ; pour moi, c’est d’abord une idée de paradis. C’est un retour à la pureté, à un temps sans jugement. Je pense à l’Eden comme un état de l’être humain. Et je vois un parallèle entre les enfants et les drag queens. Parce que chacun vit comme bon lui semble. Ils et elles sont malléables, ils peuvent se transformer. Quand j’avais quatorze ans, je me suis dit que la plus belle chose qui pourrait arriver à ce monde serait qu’on ne puisse savoir à quel sexe appartient un individu avant qu’il n’ôte ses vêtements. »

Avec toutes ses photographies, tantôt proches des critères de la beauté esthétique, tantôt techniquement bien plus communes, Eden and After est un livre à feuilleter sans jugement, peut-être comme son auteur le voudrait finalement. Certaines images, comme beaucoup d’autres de l’artiste, ont ce pouvoir de rappeler les souvenirs ou expériences de chacun, peut-être parce que la plus grande contribution de Nan Goldin a été d’amorcer une démocratie visuelle où se confondent dans la simplicité photographes amateurs et professionnels. Et comme à chaque fois, les ouvrages de Nan Goldin parle indéniablement de sa propre personne : en le parcourant avec délicatesse, elle rappelle alors qu’elle n’a jamais connu la joie d’élever d’enfants. « J’aurais aimé être un père, mais une mère, c’est vraiment autre chose, nuance-t-elle. Évidemment, c’est un regret. »


LIVRE
Eden and After
Nan Goldin
Edité chez Phaidon
320 pages, 300 photographies
$100
http://www.phaidon.com

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