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PHOTO DU JOUR
Luciana Pampalone, Graflex, 2012 © Luciana Pampalone
Luciana Pampalone, Graflex, 2012 © Luciana Pampalone

Un an après ta mort, la souffrance fait toujours aussi mal. L’exposition de Michel Huneault, présentée à la Contact Gallery, est rythmée par cette phrase qui laisse deviner les conséquences de l’après-catastrophe ferroviaire qui a fait 47 morts dans une petite ville du Québec, en juillet 2014. Le spectateur évolue dans la galerie fraîchement restaurée, entre les images volontairement sombres de différents formats, à l’instar de peintures, et les témoignages enregistrés de ceux dont la vie a été bouleversée cette terrible nuit. Lauréat du Portfolio Reviews Exhibition Award du festival Contact 2014, Michel Huneault a répondu sans détour à nos questions et nous parle de son travail et de sa démarche artistique, intègre et engagée.

A quel moment t’es venue l’idée de traiter ce sujet autrement qu’en “news et de commencer un travail à long terme ?

MH : Quand je suis arrivé sur les lieux, il y avait encore les dernières flammes de l’explosion, que l’on voit dans mes premières photos. L’idée du projet est venue le 10 juillet, quatre jours après le drame. On attendait le dirigeant de l’entreprise de trains, il y a comme une bulle qui a éclaté. Tout le monde attendait sa visite. Il est venu, a fait son petit discours, les gens ont pu lui crier après, et à la fin de la journée, tout le monde s’était calmé un peu. Après, la tension est presque redescendue dans la ville. On arrivait à la fin de la “nouvelle” et au début du travail à long terme, de l’impact. Ce soir-là, j’ai envoyé mes photos aux différentes agences avec qui je travaillais. J’allais à ma voiture chercher mon ordinateur, il y avait un homme. Il me regardait, alors je lui ai demandé : « Est-ce que ça va ? » Il m’a répondu : « Non, ça va pas, ma ville vient de se faire sauter. » On a discuté, il m’a raconté son histoire. Il avait besoin de parler et après vingt minutes, il allait partir, un autre homme est arrivé et instinctivement, il a commencé à me raconter son histoire aussi. Je l’ai écouté, j’ai absorbé. J’étais moi-même fatigué de la semaine. Je suis parti faire une marche, sans savoir, je suis allé vers le lac, j’y ai croisé le dernier tronçon de chemin de fer avant que le train n’explose, 100 mètres plus loin, et l’idée a commencé à germer. Initialement, c’était l’idée de la nuit. J’ai eu des flashbacks de mes nuits d’enfance sur d’autres lacs du Québec et je me suis dit que ces souvenirs-là allaient revenir hanter les gens, juste l’odeur d’une nuit d’été. La nuit, c’est le moment où ces gens-là se retrouvent seuls avec leurs souvenirs, avec les rêves, l’insomnie. Ça a donc commencé autour de ça, ensuite, c’est devenu la grande nuit, dans le sens de traverser le deuil, l’obscurité, attendre la lumière du matin avant le retour de la nuit suivante.

Après avoir côtoyé de nombreux journalistes, quand les Méganticois ont-ils commencé à te faire assez confiance pour te laisser entrer dans l’intimité de leur douleur ?

MH : Ça s’est fait graduellement… Je pense à Jacques ou à Daniel, ce sont des gens que j’ai rencontrés dès la première journée. Mais leurs portraits ont été faits trois ou quatre mois après. Ce qui a aidé beaucoup, c’est que j’habitais chez Jacques. C’était une des dernières maisons avant le périmètre de sécurité. Les habitants voulaient s’impliquer. Jacques est devenu un peu mon fixeur, il me tenait au courant, m’appelait pour les nouveaux développements, tant pour ce projet que pour mon autre projet Contamination+Addiction. Il a été un de mes premiers ponts vers la communauté. Au bout d’un mois, la plupart des journalistes sont partis. On me disait : « Tu es encore là ? » Alors tu récrées d’autres liens. C’est un petit village, les gens se revoient, parlent, les premières publications sortent. Ensuite, ça a marché par bouche-à-oreille. La confiance est donc venue petit à petit, grâce à Jacques et tous ceux que je recroisais. On parlait de moi et de mon projet dans le journal local. Plus on avance dans le projet, moins on prend de photos et ça devient de la relation humaine.

Tu as invité les Méganticois à venir à ta première exposition à Montréal, qu’ont-ils pensé de ton travail ?

Quand les Méganticois me demandaient : « C’est quoi ton reportage ? », je leur disais que ce n’était pas un reportage et leur montrais les images. Là, ils comprenaient immédiatement. Dès le départ, ils étaient au courant que ce n’était pas de la nouvelle, mais une démarche plus artistique. Je leur disais : « Voilà ce que j’ai envie de faire avec vous. » Ils se projetaient dans ce travail, on développait une intimité, une complicité. Ils sont ce travail-là autant que moi. Ils connaissaient donc les images avant de voir l’exposition. Aussi, ils me donnaient leurs idées, c’était comme un processus thérapeutique et créatif. C’était très émotif, ils ont revu l’année passée devant eux, ils étaient touchés et aimaient beaucoup le regard et la poésie. Une série montre aussi la beauté de la région, les gens ont beaucoup aimé ça. Dans l’ensemble de mon travail, je m’attarde à questionner la représentation d’événements comme ça, en essayant d’éviter ce que j’appelle la “pornographie du désastre”. Je pense qu’il y a une place pour ça, mais ce n’est pas une place où il m’est confortable d’aller et je voulais surtout faire un travail respectueux. Pendant l’exposition, je leur ai demandé : « Est-ce que vous seriez contents de voir cette exposition à Mégantic ? » Les gens ont dit qu’ils étaient prêts. Ça va donc y être exposé en mars.

Au fil des saisons, ton travail retrace la reconstruction autour du deuil et d’une communauté traumatisée. Un an et demi plus tard, penses-tu avoir terminé ce projet ?

MH : Ce n’est pas un travail sur la reconstruction, mais plutôt sur comment saisir l’impact d’un désastre comme celui-ci. C’est ce qui m’a le plus frappé dans les premiers mois. C’est une petite communauté, les gens connaissent toutes les victimes, ils ont perdu le centre de leur ville, il y a eu des expropriations… Ce qui m’intéressait, c’était comment comprendre toute cette surperposition de traumatismes. J’ai essayé de saisir l’ampleur et de communiquer visuellement de façon un peu plus poétique et lyrique. Les gens ont continuellement des hauts et des bas, comme une musicalité, une cacophonie, une espèce de rythme invisible. Ce travail est pour mieux comprendre. A partir du moment où on comprend, on peut envisager des solutions pour des situations comme celle-ci. Cette démarche est typique de beaucoup de mes projets. Pour avoir travaillé dans ces milieux-là, pendant une dizaine d’années, je ne suis pas persuadé qu’on a les meilleures façons de documenter des désastres. Donc je réfléchis sur ça et j’essaie de proposer quelque chose à ma façon. Au début, je pensais faire ce projet sur trois mois, six mois, puis je me suis dit que j’allais m’arrêter à un an, je ne me suis pas arrêté et je ne pense pas m’arrêter. Après les différentes expositions, ça va peut-être devenir un livre. Plus récemment, j’ai commencé à intégrer du son. Je ne sais pas où est la fin et ça ne me dérange pas.

 
EXPOSITION
La longue nuit de Mégantic
Michel Huneault

Jusqu’au 13 mars 2015
Contact Gallery

80 Spadina Avenue, Suite 205
Toronto, Ontario
Mardi–Vendredi 11h–17h / Samedi 12h–17h

www.scotiabankcontactphoto.com

www.michelhuneault.com

 

En savoir plus

PHOTOGRAPHE
Michel Huneault

Avant de se dédier à la photographie en 2008, Michel Huneault a travaillé en développement international, une carrière qui l’a mené dans une vingtaine de pays, dont une année entière en Afghanistan, à Kandahar. Il détient un M.A...

Exposition
Michel Huneault
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