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PHOTO DU JOUR
Guy Tillim, Union Avenue, Harare, 2016 © Guy Tillim, and Stevenson Gallery
Guy Tillim, Union Avenue, Harare, 2016 © Guy Tillim, and Stevenson Gallery

C’est un voyage sans paysage. Un voyage en noir et blanc au pays des émotions. Tout file, tout flou, comme une quête perpétuelle de l’instant magique, triste ou joyeux, mais surtout intense. Un regard décalé, sur le monde, sur les gens que Marie Sordat croise et sur elle-même. Noirs et blancs contrastés et coupés par 5 ou 6 photos couleur. 

L’Oeil de la Photographie: Comment est née « EMPIRE », ta monographie qui reprend 15 ans de photos?

Marie Sordat: Cela fait 2 ans qu’on en parle avec mon éditeur, Emmanuel d’Autreppe, qu’il me dit : « tu n’es pas prête ». Là j’étais juste prête. Il sait que je suis monomaniaque sur la manière dont je construis mes séries. Nous avons étalé tous les tirages de lecture sur son immense table pour construire en reprenant la matière complètement brute des images, sans les séries. En avançant avec des vagues, visuelles – neige, peau, et puis des personnages récurrents, ou plutôt certains types de personnages qui reviennent. J’avais envie d’une grosse somme d’images, d’un flot dans lequel on pouvait perdre les éléments qui sont des nœuds, les noyer dans la somme.

On a monté cela comme un film. Rushs, plan et déroulement. Cela permet de se balader dans un matériel hétéroclite tant au niveau des images, que des années et des saisons, ou des appareils photo (9 différents en argentique) dont mes vieux Contax G2.

LODLP: Pas de texte, pas de légende. Juste cette phrase : « Cela n’a rien à voir avec la beauté, la beauté n’a aucune importance. Cela a à voir avec la magie. »

Marie Sordat: Je n’avais pas envie de texte. J’aime le mystère. Et je ne voulais pas quelque chose qui décrive ce que quelqu’un ressent par rapport à mes images et qu’il en parle par écrit, ou qu’on donne des clés. Il y a juste cette phrase, au début, c’est la clé qui lance le livre, et laisse la porte ouverte à toute interprétation. Cela me suffit.

LODLP: Tes personnages regardent rarement l’objectif, on sent le mouvement, et l’on reste dans le flou. On ne sait pas où tu nous emmènes…

Marie Sordat: Chacun y voit ce qu’il veut. Ce n’est pas du photojournalisme. J’étais là, j’ai vu des choses et je les donne à voir. Mais elles n’ont pas une lecture unilatérale. Elles peuvent être comprises de différentes manières et ça me plaît beaucoup évidemment.
Il y a des photos qui sont très très tristes pour certains et qui sont au contraire pour d’autres très joyeuses. C’est difficile pour moi de parler de mes images ou de voir des gens qui en parlent parce que ça révèle beaucoup. Et que c’est ma manière de me protéger et en même temps d’exprimer. Dans ce livre, je me mets à nu alors qu’en même temps rien n’est dit de façon explicite. Pour moi ça reste quelque chose de violent, et libérateur, de me montrer comme ça, en masse. Il y a presque une impudeur, car ces images sont référencées par rapport à mon histoire personnelle, elles ont été difficiles à faire, elles me font mal même encore aujourd’hui quand je les regarde, et en même temps ce sont des images qui ne mettent pas les gens mal à l’aise.

LODLP: Qu’est-ce que cela te fait de le voir là devant toi ?

Marie Sordat: Je suis une insatisfaite chronique et même violemment exigeante envers moi-même. Tout est toujours difficile, pour moi. Dès que je dois faire quelque chose, à chaque pas je suis morte d’angoisse. Tout cela me demande énormément de travail, de précision, de tenue de A à Z. Et je ne suis jamais complètement heureuse.

LODLP: C’est un moteur, de te dépasser d’aller plus loin ?

Marie Sordat: Absolument, et dans ma vie aussi. Cette continuelle exigence par rapport à moi me pousse toujours plus loin, car je ne suis jamais satisfaite du premier pas de quelque chose. Je me dis toujours : « Fais plus, travaille encore plus ». Je travaille beaucoup, je travaille énormément.

LODLP: Qu’est-ce qui te plaît le plus : avant, pendant ou après la prise de vues ?

Marie Sordat: Tout cela c’est un travail énorme et ce sont des parties complètement différentes. La production des images est la partie la plus forte, la plus belle. Celle dans laquelle on s’immerge totalement. Quand on sort dans la rue pour faire du street photography, une des pratiques les plus difficiles pour moi, on entre dans des états quasiment de transe, qui sont épuisants en fait. S’approcher de quelqu’un, se forcer, y aller, chercher quelque chose, en faire une et elle n’est pas bonne, en faire 2 en faire 3 … Cela crée une tension, ce n’est pas fatigant, c’est vidant. Mais c’est hyper exaltant, ce sont des moments incomparables.

Et puis après y a la partie d’attente. Je suis heureuse des attentes, des erreurs, des surprises. C’est un temps délicieux d’attendre, et puis de découvrir.

Et puis la partie de travail à la maison, où l’on s’approprie vraiment ses images. Je ne considère pas que ce soit de la retouche. Je parlerais plutôt d’interprétation. Interpréter mon négatif tel que j’ai envie de le faire sortir. Je passe énormément de temps derrière mon écran. J’aime ce temps-là, aussi. Enlever les poussières etc., j’adore communier avec mon image.

Et puis ensuite, il y a la partie où ça ressort de chez soi, les expos, les publications, etc.

LODLP: Toujours avec ton appareil photo sur toi ?

Marie Sordat: Je suis en tout cas toujours en alerte. Même quand je n’ai pas d’appareil photo, mes amis se moquent un peu parfois parce que je décroche de ce qu’on me raconte et je commence à composer, j’aligne des choses, je n’écoute plus ce qu’on me dit. Quelque chose attire mon œil, je suis tout le temps en train de faire des images, même si je n’ai pas l’appareil. Cadrage et capter l’émotion, les deux.

Toute une partie de ces photos imaginaires que je stocke sur mon disque dur personnel, mon cerveau, toutes ces images que j’ai ratées, que je n’ai pas faites avec un appareil mais que j’ai faites avec mes yeux m’obsèdent au point de revenir parfois des années plus tard à certains endroits. C’est un peu obsessionnel, en fait.

LODLP: Il y a quelques autoportraits, il y a des gens que tu fais poser, et ceux que tu as croisés …

Marie Sordat: Quand je n’ai personne sous la main, je m’y mets moi-même.

Souvent les gens qui se font photographier dans la rue, finalement quelque part le savent bien. On voit bien quand quelqu’un donne quelque chose, ce n’est pas innocent non plus. Parce que malgré tout, on a beau se sentir protégé derrière son appareil photo, c’est quand même énorme ce qu’on est en train de faire. On va très prés, les regards se croisent et il se passe quelque chose ; si l’autre accepte c’est comme une sorte d’accords mutuels, c’est très étrange comme rencontre, d’ailleurs.
C’est parfois très dur de demander à un proche de poser pour soi. Ce sont des émotions très différentes. Il y a évidemment des nœuds qui n’existent pas quand on prend des gens inconnus.

Ce n’est pas la même mise en danger ce sont 2 dangers différents.

LODLP: Mise en danger ?

Marie Sordat: Je considère la photographie comme une mise en danger permanent, je ne suis jamais cool quand je travaille, je passe des moments qui sont très forts mais ce n’est jamais vraiment serein. J’ai le cœur qui bat, c’est intense. Parce que j’ai cette espèce d’obsession de l’image. La photo c’est ma vie. C’est une passion qui structure toute ma vie. Je pense photo, je dors photo, je rêve photo, je mange photo…

LODLP: Il y a le monde dans lequel tu es et le monde dans lequel tu te fabriques des images. Une histoire à raconter sur chacune, à la poursuite de la magie ?

Marie Sordat: Oui j’aime bien cette idée, c’est vrai. La beauté, ce n’est pas quelque chose que je poursuis, quoi que ce soit peut-être un peu hypocrite aussi, parce que bien sûr que ce que je considère comme beau, j’ai envie de le monter aux autres. Mais ma notion de beauté est plutôt liée à cette notion de magie. C’est de l’ordre de l’amour ou de ce genre d’émotions fortes. Chaque photo ‘réussie’, c’est de la magie. Parce qu’il y avait tellement de chance de ne pas pouvoir la faire, que ce soit technique ou temporel. Et puis elle est là, et ça à chaque fois c’est quelque chose de fabuleux. Généralement c’est une question d’harmonie, une image on sent quand elle est harmonieuse, quand on le regarde, il y a quelque chose qui nous enveloppe.

LODLP: Tu es arrivée à te connaître et à te cerner à travers tes photos ?

Marie Sordat: Oui, complètement. Si je n’ai pas envie de parler de moi à quelqu’un, il suffit qu’il regarde mes images et il comprendra tout. Et sur mon site les séries sont chronologiques, et elles ont des noms qui ne sont pas innocents du tout et qui correspondent aux 15 dernières années de ma vie, chapitrées. C’est cryptique pas autobiographique. Paradoxalement, on peut y rentrer, s’y identifier et se l’approprier.

C’est important pour moi de continuer à travailler dehors, street photo et voyager, parce que sinon j’aurais peur de tourner autour de moi-même avec mes problématiques.

J’ai besoin d’aller chercher des images qui disent ce que j’ai envie de dire mais dans des contextes qui ne sont pas les miens. Par exemple, sur la question de la perte de la mère, pour faire « MotherLand », je suis partie dans des pays où je n’avais aucune référence.

LODLP: C’est important de te déraciner totalement ?

Marie Sordat: Je voulais être dans des pays qui sortaient de la guerre. Bosnie 15 ans avant et la Géorgie pas très longtemps. J’avais envie d’aller dans des endroits dévastés pour voir comment on reconstruisait et pour voir comment moi je pouvais reconstruire des choses intimes en moi.

Ce n’est pas grave si on ne le sent pas. Mon univers il a quand même quelque chose de délabré, ce n’est pas très propre, pas lisse. C’est quelque chose de la perte. Qui est là tout le temps dans toutes les images. C’est là mais ça ne va peut-être plus être là.

LODLP: Comment ça se passe quand tu es en quête, en chasse ?

Marie Sordat: Je me lève tôt le matin, je mets de la musique sur mes oreilles – ça m’évite la peur de devoir rentrer en contact avec la ville – et puis je me promène toute la journée. Je ne mange pas, et puis à un moment il est 20 heures, je suis épuisée, je n’ai plus de pellicule et je rentre, je dors et je recommence le lendemain matin. C’est une chasse à courre.

J’aime bien aller derrière la rue qui n’est pas accueillante, et encore la rue derrière pour voir ce qui s’y passe. J’ai peur mais j’y vais. Il y a cette espèce de pulsion de vie qui me dit ‘Vas-y parce que tu ne reviendras pas tout de suite, et maintenant que tu es là, pousse à fond’. Et alors la magie opère parfois et on a quelque chose qui tient de l’ordre du miracle, qui vient se mettre en place sous nos yeux.

LODLP: Tu attends ces moments magiques ?

Marie Sordat: Je conseille à mes étudiants d’attendre, mais moi je n’attends pas, je marche tout le temps. Si je vois quelque chose je peux rester cinq minutes, mais les choses vont très vite.

LODLP: On sent une fragilité, mêlée à ce côté frondeur, ce côté insatisfait qui te tire vers cette quête, et en même temps une grande sérénité…

Marie Sordat: Oui mon travail me rend profondément heureuse. C’est une passion qui est violente mais qui en même temps est exaltante. Quand ta passion devient ton métier c’est le bonheur absolu. Même si c’est dur à vivre, à faire, et à exprimer. Peut-être que si ce n’était pas si dur ce ne serait pas aussi fort.

Les choses les plus difficiles à conquérir sont toujours celles qui nous apportent le plus de bonheur. C’est beau d’aller chercher les choses, malgré la fatigue, le découragement et les angoisses, ça tient en vie. Ces exaltations ne font par partie de la vie courante.

LODLP: Si tu n’avais pas cette fêlure en toi ton travail aurait été plus lisse ?

Marie Sordat: Oui certainement. Je ne sais pas ce que je serais devenue si je n’avais pas pu devenir photographe, si j’avais dû garder tout ça en moi.

LODLP: Peut-être qu’un jour tu feras des fleurs roses sur fond bleu ?

Marie Sordat: Quelqu’un m’a dit ça il y a longtemps. J’ai tout de suite imaginé des fleurs fanées.

Je me suis souvent demandé si un jour je n’aurais plus besoin de faire des images, si j’aurais fait le tour de ce que j’avais besoin ou envie de dire.
Peut-être que si j’étais complètement apaisée, je n’aurais plus besoin de me mettre dans ces situations-là.

LODLP: Tu donnes des cours. Qu’est-ce que cela t’apporte ?

Marie Sordat: C’est quelque chose qui m’enrichit beaucoup. Je suis passionnée par mon métier donc pouvoir le transmettre et l’enseigner c’est vraiment formidable. Et quand il y en a l’un ou l’autre où ça accroche vraiment avec leurs envies.
En plus cela me permet de me tenir à jour techniquement, sinon j’aurais tendance à rester avec des vieux argentiques. Beaucoup de jeunes font de l’argentique.

LODLP: Est-ce qu’on est bon photographe, ou on le devient ?

Marie Sordat: Il y a des gens qui ont quelque chose tout de suite : ils n’ont jamais touché un appareil photo, et pourtant c’est là : le sens du cadre, l’intérêt pour la lumière, la prise de risque sur des choses, le déclenchement au bon moment. La photo ça ne ment pas. On voit une planche-contact et c’est unanime. C’est là ça se voit, aussi de l’ordre de la magie. Sans doute c’est quelqu’un qui sent la lumière. On ne fait pas bonne photographie sans la lumière. Certains ne voient pas la lumière, et ne la verront jamais, et puis d’autres qui la voient. Magie !

LODLP: Si tu pouvais passer une semaine avec un photographe, ce serait qui ?

Marie Sordat: Une semaine dans le camping de Mario Giacomelli à la fin de sa vie.

 

www.mariesordat.net

LIVRE
Empire

Photographies de Marie Sordat
Pubié par Yellow Now Editions.
http://www.yellownow.be

EXPOSITION
Empire de Marie Sordat
Du 1er au 30 avril 2015
Festival Itinéraires de Photographes voyageurs
Bordeaux
http://www.itiphoto.com

En savoir plus

PHOTOGRAPHE
Marie Sordat
Exposition
Marie Sordat– Plus ou moins l’infini

Cette série est une nouvelle manière de travailler pour moi. Cela fait des années que je travaille en noir et blanc, au 28 mm, et que je voyage à la recherche d'une manière de parler d'évènements personnels. Pour ces images, j'ai tourné mon objectif sur mon entourage et ...