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PHOTO DU JOUR
Photographe anonyme. Un Picasso à tomber par terre.
Allemagne, 1955. Tirage argentique d'époque légèrement rehaussé. 21,3 x 16,2 cm
Photographe anonyme. Un Picasso à tomber par terre. Allemagne, 1955. Tirage argentique d'époque légèrement rehaussé. 21,3 x 16,2 cm

Le jeudi 13 octobre 2016, l’École des Arts Visuels de New York a accueilli la cérémonie du W. Eugene Smith Grant. Kathy Ryan, directrice photo du New York Times Magazine, a fait ce soir-là un discours évoquant son métier, sa passion immuable pour la photo, sa soif de découverte et son dévouement, après plusieurs décennies dans ce milieu. Son témoignage poignant inspirera sans doute les jeunes générations d’éditeurs photo.

Au mois de mars dernier, j’ai reçu un e-mail de Martin Ledford, professeur de photographie au lycée de Santa Monica, Californie. Chaque automne, il demande à ses étudiants d’imaginer un livre autour du thème « portrait et identité ». Il souhaitait attirer mon attention sur le travail d’un élève de première particulièrement talentueux, Nico Young, qui avait fait une étude sur des camarades de classe jumeaux. Ses images étaient d’une profondeur poignante. Elles débordaient d’authenticité. Elles respiraient.

Ce sont des moments comme celui-ci qui me rendent incroyablement reconnaissante de faire mon métier. Même après plus de trente ans passés à regarder des photos, en parler, et y réfléchir, je vis encore ces instants de découverte qui me scotchent net.

J’ai contemplé les photos des jumeaux, surprise qu’un garçon aussi jeune puisse avoir une vision aussi claire. Comment réussissait-il à traduire le chaos de la vie avec une telle puissance émotionnelle avec des images fixes et isolées ? Comment saisir des instants si vifs avec autant de grâce ? Ces photos donnaient l’impression d’une improvisation pleine de vie. On sentait qu’à chaque instant où il appuyait sur le déclencheur, il cherchait à transmettre une vérité de la ou des personnes face à lui.

Quand je les ai montrées à Jake Silverstein, notre rédacteur en chef, il les a adorées lui aussi. Nous avons donc offert à Nico sa première commande pour un magazine : nous montrer la vie à Santa Monica. Il a témoigné des rituels immuables du lycée tout au long du printemps dernier, et il était là aussi pour photographier les athlètes et les membres des divers groupes qui venaient tôt à l’école pour travailler. Nous avons publié son portfolio dans notre numéro spécial Éducation au début du mois de septembre.

Regarder ces photos me rappelle que la photographie ne peut supporter d’être trop contrôlée. Elle ne peut être prévisible. Il doit y avoir en elle de la vie, de l’énergie, du risque. Parfois tout s’embrouille. A un moment de sa commande, Nico a demandé à son professeur quand il avait visité New York pour la première fois. Martin Ledford a retrouvé des photos qu’il avait prises lors de son premier séjour dans la ville, quand il avait 16 ans, ayant apporté avec lui deux appareils, un 35 mm et un Holga carré.

Lorsqu’il a montré ses photos à Nico, ce dernier lui a posé une question des plus étranges : « Vous croyez que votre travail est toujours aussi pur que quand vous aviez 16 ans ? » Dans son e-mail, Ledford me disait qu’il avait « compris pourquoi il adorait enseigner au lycée. » M. Ledford, regarder le travail de Nico m’a fait comprendre pourquoi j’adore être éditrice photo.

Un autre photographe, de 70 ans l’aînée de Nico, a profondément modifié ma façon de penser la photographie. Lorsque Bill Cunningham est mort le 25 juin, j’ai eu le cœur brisé, comme beaucoup d’entre nous à New York. Je ne pourrais même pas dire quelle merveille c’était de le croiser au Times. Quand on avait la chance de prendre l’ascenseur avec lui, notre âme s’élevait pour le reste de la journée.

Et c’était encore mieux quand on l’entendait dire : « Bonjour, jeune dame ! » Bill m’a dit pendant des années : « Coucou, petite ! ». Et puis un jour, c’est devenu : « Bonjour, jeune dame ! » Il n’y en avait pas deux comme lui. Il m’arrive souvent de venir dans les bureaux du Times les samedis ou les dimanches, pour prendre des photos pour ma série Office Romance. J’y voyais Bill à chaque fois.

Il travaillait sept jours sur sept, du matin au soir, pour couvrir les évènements en soirées et ceux de la journée. Il venait aussi faire la mise en pages et les légendes. Il travaillait plus dur que n’importe qui au Times, dévoué à son art avec une férocité et une abnégation parfaitement enviable et inspirante. Son éthique au travail et son énergie étaient époustouflantes. Obnubilé par l’idée de saisir la beauté, il a dit un jour : « Aujourd’hui plus que jamais, celui qui cherche la beauté la trouvera. » Je l’entends le dire à chaque fois que je travaille sur Office Romance. Il travaillait encore deux semaines avant sa mort à l’âge de 87 ans. Je veux être comme lui. J’essaie d’être comme lui.

Vous vous demandez peut-être quel est le lien entre le travail de Bill et celui des photojournalistes que nous voyons ce soir. Certes, Bill était un photographe de mode ; il ne couvrait pas des récits humanistes dans la tradition de W. Eugene Smith. Chacun de nous ferait pourtant bien de calquer ses méthodes de travail sur les siennes. Il se consacrait entièrement à sa vocation, avec la même intensité que les photographes dont nous observons le travail ce soir. Bill partageait avec eux son obsession. Il adorait son sujet – la mode – et tous les êtres élégants qui la portaient. Ce qu’il voulait avant tout, c’était raconter une histoire. Rien ne venait se mettre en travers de cette obsession.

Les photojournalistes s’inscrivent dans la lignée des grands explorateurs, qui se déversaient sur les routes du monde entier pour partir en quête de découvertes. Ce sont des aventuriers, comme l’étaient les explorateurs du passé. Leurs passeports chargés sont un flamboyant désordre de couleurs. Ils sont plus souvent sur les routes qu’à la maison. Ils font des sacrifices – financiers et familiaux – pour suivre leur art. Ils ne sont pas en quête d’un trésor ni d’un savoir nouveau, mais de moments qui les uniront à nos prochains. Ce sont des fouilleurs et des briseurs de cœur. Des experts, des brouilleurs de cartes, des agitateurs. Ils ne savent pas être objectifs parce que le simple fait de cadrer est subjectif. W. Eugene Smith a dit : « L’approche du photojournaliste ne peut être que personnelle ; il lui est impossible d’être totalement objectif. »

Quand bien même leurs cœurs et leurs consciences ne dicteraient pas leur façon de cadrer ce qu’ils voient – c’est ce qui se passe bien sûr, comment pourrait-il en être autrement ? –, leurs décisions artistiques garantiraient des images absolument personnelles. Chaque photo est une déclaration. Les meilleures ne seront jamais apaisées. Ce sont peut-être des documents silencieux, mais qui provoquent le dialogue. Parfois un doux murmure. Parfois un vacarme.

L’ère de l’exploration ne prendra jamais fin. La mission a changé. Les aventuriers traversent aujourd’hui les océans pour explorer la géographie de l’humanité. Même si nous vivons à l’époque de la mondialisation, dans un monde qui s’amenuise, aujourd’hui plus que jamais nous avons besoin de diplomatie et d’un dialogue international solide.

Les photographes ont cet avantage énorme sur les diplomates des Nations Unies: n’ont pas besoin d’interprètes. Ils ne servent qu’à rapprocher les frontières entre les cultures et les nations. Je ne m’exprime pas par la métaphore, mais littéralement. Il y a ici une force formidable, que nous devons utiliser maintenant, plus que jamais, car nous vivons des temps difficiles.

Parmi le torrent d’images qui se déverse chaque jour dans nos yeux, grâce aux photojournalistes, certaines s’élèveront au-dessus des autres, pour nous stopper net et nous faire prendre conscience. Les photojournalistes rapporteront à la maison des images de ce qui se passe au bord des anciennes cartes, qui indiquaient avant ce qu’on appelait « les bords du monde. »

Les images ont des effets. Elles sont un accord permanent entre notre époque et le reste du temps. A notre époque de selfies et de sur-partage, les photographes s’engagent à raconter les histoires des autres. Ils ne peuvent se contenter de rester sans rien faire devant les bouleversements du monde actuel. Ils ont besoin de l’explorer, de lui donner sens. Ils ont pour cela la clarté de leur vision et la pureté de leur cœur.

Kathy Ryan

Kathy Ryan est la directrice photo du New York Times Magazine.

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