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Après Dark Lens et Zone de repli, Cédric Delsaux présente sa nouvelle série intitulée Underground Society à la Wild Project Gallery au Luxembourg. Entretien avec un photographe dont on peut actuellement voir quelques images de Dark Lens dans l’exposition Space Oddity à la Maison des Arts de Créteil, dans le cadre du Mois de la Photo du Grand Paris.

Cette série, Underground Society, semble marquer une cassure ou au moins un tournant avec les précédentes Dark Lens et Zone de repli. Elle ne compose plus avec le réel mais remet tout en scène. Avez-vous conscience que ce changement peut dérouter ?

Oui, pour moi aussi, cette série est singulière. Et je me suis senti également perdu à l’intérieur d’elle, au point qu’il a fallu que je laisse filer trois années avant que je consente à la montrer au public. Il me fallait ce temps pour prendre une distance nécessaire afin qu’elle ne m’appartienne plus vraiment ; pour comprendre, au fond, ce qu’elle (me) racontait. Je vois bien, pourtant, qu’elle est comme un chaînon manquant entre mes autres travaux.

Vous ne le saviez pas avant de commencer ?

Non, j’ai besoin d’intellectualiser les séries que je développe mais ce passage “par l’intellect” vient toujours en aval et non en amont du processus. C’est d’abord très diffus et très imprécis. C’est de l’ordre de la sensation. Disons que c’est quelque chose qui m’envahit, une idée vague, une impression, une intuition… « Nous vivons déjà en plein fantastique » et ça donne Dark Lens ; « Derrière chaque destin se cache une fiction » et ça donne Zone de repli. Underground society est née d’une telle intuition que l’on pourrait résumer ainsi : « Nous ne sommes plus que des naufragés ». Et pourtant cette intuition, aussi imprécise soit-elle, est la seule chose qui m’importe véritablement. C’est elle, et seulement elle, qui me fait adopter tel ou tel dispositif. C’est le fond, l’essentiel…

Qui sont ces naufragés ?

Et bien nous tous ! Nous avons mis des milliers d’années à nous séparer de la nature, puis des centaines à concevoir des religions et deux à trois siècles à nous en séparer, maintenant nous nous éloignons du paradigme des Lumières, de l’idée de progrès et de son corolaire, la raison. Que nous reste-t-il alors ? A quoi pouvons-nous nous rattacher ? Et bien… Rien… que des fables. Pouvions-nous éviter cette déroute… je n’en suis pas sûr. (A moins de croire que tout cela ait un sens… et répond aux desseins d’une chose divine qui planerait au-dessus de nous…). En cela donc, nous sommes naufragés ­de tout ce que nous avons abandonné. Sans ressort, vidés de nos anciennes ressources. Nous n’avons plus qu’à remplir ce “Rien” par quelques mensonges supplémentaires, des vœux pieux, d’improbables retours, d’illusoires bonnes consciences : des fictions toujours plus grotesques.

C’est assez pessimiste…

Longtemps ce “Rien” a été moqué, le soi-disant vide de l’art contemporain, des penseurs actuels, le vide de l’homo Festivus de Murray… toute la critique de notre post-modernité. Or ce vide, comme un trou noir, est d’abord un trop plein. Il est le signe de la désintégration de nos précédents systèmes d’attache au réel qui n’accomplissent plus leur rôle. C’est donc un vide radical, proche en cela de celui de Pascal quand il s’effra(yait) du silence éternel de ces espaces infinis. Mais sans Dieu, cette fois, pour nous sauver. Nous sommes définitivement seuls dans l’univers, sur un petit caillou que nous maltraitons, et nous ne savons plus ce que nous faisons là… Il n’y a plus de paradis à atteindre, plus de mythologie crédible, que du fric et de la notoriété à gagner (pour quelques-uns et à perdre pour tous les autres), et toujours plus de confort à assurer… c’est quand même un peu court comme cosmogonie…

Non seulement nous sommes des naufragés qui dérivent sur leur petit radeau, mais pire, nous n’avons même plus l’espoir de gagner la terre ferme ! Le retour à la terre est un leurre de plus. Il nous faudrait une nouvelle révolution… une nouvelle religion… une nouvelle idéologie… un nouvel Homme… ou au moins un retour aux lumières, voire à la nation… nous dit-on… Mais une injonction chasse l’autre et aucune ne prend véritablement. Le ciment est trop vieux. Cela semble ranci, absurde, dépassé. C’est comme si nous étions usés par toutes ces antiennes.

C’est donc de ce constat, plus que sombre, que vous partez pour aboutir à vos personnages de l’Underground Society en guenilles, désabusés et comme épuisés d’exister ?

Oui, sans doute est-ce une résonnance, une résurgence, des combats perdus. Je suis obnubilé par l’enchaînement qui nous a amenés jusque-là. Aussi bas, aussi fragiles, aussi empêtrés que nous sommes dans nos contradictions, malgré notre énergie et notre puissance premières. L’homme a tout gagné sur cette terre, son intelligence, sa subtilité me subjugue ; pourtant, il se contente généralement de la moindre flatterie et se vautre dans la barbarie à la moindre occasion. Je ne m’y fais pas… C’est bien de là que je pars ; que je parle.

Vos personnages ont tous un aspect de guerrier, la plupart sont même armés. Dans toutes ces images, et sans jamais le montrer explicitement, il plane un sentiment de grande violence.

C’est le cœur de mon propos. Nous n’échappons pas à la violence. On croit la conjurer mais elle revient tout le temps. Elle ne nous quitte pas. Elle se cache, elle se dissimule derrière le paravent de l’Histoire mais refait surface au moindre de ses tressautements. Notre période qui se perd dans ses petites fictions collectives, qui se glorifie de fierté sans objet ouvre les vannes à toutes sortes d’actions violentes. Avant d’imaginer les personnages de l’US, j’ai compilé toute une iconographie liée à la violence : images de presse, affiches de films, peintures, vidéos, tout ce qui me tombait sous les yeux… C’est à partir d’elles que j’ai imaginé ces mises en scène. J’ai alors constaté à quel point la violence, la brutalité, la férocité, tout en étant rarement désignées comme tel, étaient célébrées dans notre société apparemment pacifiée. Je devais en faire quelque chose.

La multiplicité de cette iconographie de départ semble se retrouver dans l’hétérogénéité des références auxquelles ces personnages nous renvoient ; comme de la façon dont vous les mettez en scène : portrait en pied, regard caméra (ou pas), instants volés, quasi décisifs, scène posée, etc.

La peinture et le cinéma viennent d’abord aux spectateurs comme des évidences mais hésitent à me parler de genres considérés comme moins nobles alors que je les assume tout autant : la BD, le jeux vidéo, le film de genre, catastrophe ou gore, mais aussi le théâtre, le carnaval, voire la statuaire, à la façon d’un musée Grévin des ténèbres… Tous ces modes d’expression ont exploré le thème de l’effondrement et du chaos, tous en livrent des lectures qui se recoupent. Elles forment une sorte d’inconscient collectif de la terreur dans lequel chacun peut y puiser ses propres hantises. Ces personnages ne sont donc que des simulacres. Je ne voulais donc pas recréer un pseudo-monde avec une cohérence visuelle pré-établie… même si, du coup, cela ne facilite pas la lecture générale.

On note aussi d’étranges anachronismes dans leurs costumes…

Oui, c’était important pour moi que les personnages ne soient pas une simple illustration d’une époque ou d’un événement. Pour cela, ils devaient être toujours plus dingues, plus étranges, plus improbables qu’une simple copie du réel. Ils devaient pouvoir contenir nos délires passés, présents et à venir. Un détail m’amuse aujourd’hui : mon personnage de dictateur, campé sur un siège de barbier et qui regarde en hors champ un spectacle que l’on imagine peu ragoûtant. Il est chaussé d’après-ski ridicules faits de longs poils blonds. Isabelle Baudry, la styliste avec laquelle j’ai travaillé, m’a proposé cette paire de bottes, synonymes pour elle de l’incongruité des caprices des monarques de tout poil. J’ai trouvé l’idée très juste… Cela me rappelle la folie de Duvalier en Haiti qui avait réfrigéré un de ses palais pour que sa femme puisse y porter les manteaux de fourrures qu’elle achetait par dizaines à Paris… Récemment, j’ai appris que Trump tenait à sa chevelure blonde au point de s’infliger un traitement contre le cancer de la prostate, qu’il n’a pas… mais qui permettrait de lutter contre la calvitie… Voilà, il y a comme une continuité… Nous avons fait le lien entre délires passés et à venir…

C’est d’un pessimisme noir, voire une forme de nihilisme, non ?

J’espère que c’est tout l’inverse. J’essaye seulement d’être lucide. Nous basculons dans une ère inconnue. La nature humaine a longtemps été contenue, voire “retenue” par des quêtes métaphysique : conquête de la vie éternelle, puis lutte contre les croyances (ce que Voltaire appelait la superstition), puis conscience et construction de soi… aujourd’hui elle ne semble plus soumise qu’à d’étranges fictions collectives. On a le droit et le devoir d’être inquiet… Longtemps, j’ai cru, comme beaucoup, que Homo Economicus résoudrait ces dilemmes… quelle blague ! Réduire l’homme à l’économie qu’il génère (de Marx à Smith) ne rend plus compte de ce qu’il est… Arrive donc un curieux naufragé, un homme épuisé, couvert de fiction : Homo Fictus.

C’est ainsi qu’il faut entendre le sens du titre de l’exposition, Dark Celebration, en passer par le noir ?

Absolument, il n’y a pas d’autres façons de se regarder en face. Autrement, ce n’est qu’une propagande personnelle : tout l’art que l’on développe pour se croire du bon côté des choses.

Reste un élément qui pourrait être considéré comme principal : la poussière. Elle est omniprésente, elle recouvre tout, elle teinte, elle obstrue, elle rend l’atmosphère irrespirable, comme cet homme d’affaires (Un new-yorkais pris dans les tours du World Trade Center ?) qui semble manquer d’air…

Oui, il en est recouvert, jusqu’à l’asphyxie. Et sans doute cette série a commencé à germer le jour du 11 septembre 2001. Ces passants couverts de cendres ne m’ont pas quittés. Nous sommes toujours ces être gris à la destination compromise, couverts des fictions poussiéreuses du passé, promis, à notre tour, à redevenir poussière.

Propos recueillis par Sophie Bernard

Cédric Delsaux, Dark Celebration
Wild Project Gallery
Du 24 mars au 13 mai 2017
22, rue Louvigny
L-1946 Luxembourg

www.wildprojectgallery.com

Space Oddity
Dans le cadre du Mois de la Photo du Grand Paris 2017
Du 7 avril au 13 mai 2017
Module 1 : Thierry Cohen, Cédric Delsaux, Vincent Fournier, Marina Gadonneix, Noémie Goudal, Nicolas Moulin, François Ronsiaux
Maison des Arts de Créteil
Place Salvador Allende
94000 Créteil
France

http://www.maccreteil.com

En savoir plus

LIEUX
Wild Project Gallery

http://www.wildprojectgallery.com

LIEUX
Maison des Arts de Créteil

http://www.maccreteil.com/

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