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PHOTO DU JOUR
Steve Schapiro, Martin Luther King Jr. (with Flag), Selma March, 1965 © Steve Schapiro & Fahey/Klein Gallery
Steve Schapiro, Martin Luther King Jr. (with Flag), Selma March, 1965 © Steve Schapiro & Fahey/Klein Gallery

Todd Webb a été agent de change, chercheur d’or, soldat du feu, militaire… Mais après la guerre, il est venu s’installer à New York, en colocation avec Harry Callahan, et il ne lui a pas fallu longtemps pour se constituer un cercle d’amis : Walker Evans, Georgia O’Keeffe, Alfred Stieglitz, Gordon Parks, Berenice Abbott, etc. Webb a pris en photo des lieux emblématiques et caractéristiques de New York : ses lignes de toits spectaculaires, mais aussi ces instants fugaces qui définissent la vie new-yorkaise. Lorsque son talent fut remarqué (principalement par Stieglitz et Beaumont Newhall, le commissaire d’exposition photo du MoMA), l’ascension de Webb fut fulgurante. Après moins d’un an dans la Grosse Pomme, il obtint une exposition prestigieuse en solo au musée de la ville.

Ce mois-ci, soixante-dix ans après cette première exposition, et dix-sept ans après sa mort survenue à l’âge de 94 ans, Todd Webb crée l’événement. Non seulement son travail fait l’objet d’une exposition à la Curator Gallery de Chelsea, mais le Museum of City of New York lui consacre aussi une rétrospective. Et un livre paraîtra à l’automne prochain. En tant que curateur de l’exposition à la galerie, j’ai eu la chance de pouvoir lire le journal intime de Todd Webb, qu’il a tenu pendant près de quarante ans, sur une période qui débute avant son arrivée à New York en 1946 et se prolonge jusqu’en 1984. Ses écrits racontent certaines prises de vues et retracent aussi son évolution de photographe, de New-Yorkais, et d’être humain. Voici une sélection des images et extraits les plus marquants de son journal.

“The Battery, New York” 1946 (Peanut Man) © Todd Webb

“The Battery, New York” 1946 (Peanut Man) © Todd Webb

25/02/1946

En dépit du temps froid et venteux, je devais absolument sortir aujourd’hui : la lumière était belle et je respirais New York par tous les pores. J’ai pris le métro jusqu’au Village, à Houston Street, et j’ai marché vers l’est jusque Mulberry Street. En chemin, j’ai pris quelques clichés. Je n’avais jamais travaillé à cet endroit, et j’étais excité par cette nouvelle facette de la ville. Sur Mott Street et Mulberry, au nord de China Town, les rues grouillent littéralement de vie. Il y a des marchés de rue, des charrettes garées à touche-touche devant les vitrines d’innombrables petites boutiques. Les magasins comme les charrettes vendent des fruits, des légumes, des cravates, du poisson, des vêtements et à peu près tout ce qu’on peut imaginer. Les odeurs, les bruits, et l’ambiance générale sont tout bonnement indescriptibles, et je n’ai pas pu prendre cela en photo. Je reviendrai essayer.

04/03/1946

J’ai mis trois pièces de cinq cents dans le téléphone au cours de ma conversation avec Berenice [Abbott] aujourd’hui. Elle s’était rendue à l’expo Weston et avait beaucoup de compliments à faire sur lui. Elle s’est même interrogée sur sa vie sexuelle. Minor White est passé hier soir et nous avons eu une conversation intéressante. Il a essayé de m’expliquer son système pour évaluer la qualité des photographies. Trop cynique à mon goût.

“Suffolk and Hester Streets” 1946 © Todd Webb

“Suffolk and Hester Streets” 1946 © Todd Webb

19/03/1946

[Le photographe Alfred] Stieglitz m’a montré une lettre d’Ansel [Adams] qui venait d’arriver. Alors que nous parlions d’Adams, il m’a dit qu’il y avait quelque chose dans mes photos qu’Ansel n’avait pas. Je n’ai pas osé lui demander de quoi il s’agissait, mais il l’a fait de lui-même. Il a dit : « Il y a de la tendresse dans tes photos. »

19/03/1946

J’ai fait un portrait de Stieglitz aujourd’hui. J’avais les jetons ! Je n’ai même pas réussi à installer correctement l’appareil, et l’arrière-plan apparaît tout de guingois. Je venais de photographier quelques tableaux d’O’Keeffe et il me restait une feuille de pellicule… J’ai proposé, puisque mon appareil était déjà sorti, de prendre le [portrait]. Que faire avec un seul négatif ? Une fois le temps de pose écoulé, j’ai commencé à ranger mon appareil et il m’a demandé : « C’est tout ? » J’ai répondu par l’affirmative et il a commenté : « Bien. J’ai l’impression que c’était une bonne prise. »

“LaSalle at Amsterdam” 1946 © Todd Webb

“LaSalle at Amsterdam” 1946 © Todd Webb

21/03/1946

Parfois j’ai des doutes. Est-ce que tous ces sacrifices valent le coup ? J’ai des centaines de nouvelles photographies, mais qu’est-ce que ça veut dire ? D’un autre côté, si j’avais un boulot, je n’aurais que quelques centaines de dollars pour ma peine et quel sens ça aurait ? Je préfère avoir ces clichés. Les dollars seraient dépensés ou oubliés en un ou deux ans. Les photos garderont pendant des années la trace de l’existence riche et merveilleuse que je mène.

25/04/1946

Reçu une lettre de Mr [Hardinge] Scholle, le directeur du musée de la ville de New York. Il veut me voir, ayant le projet de faire une exposition consacrée à mes photos de New York. C’est à Beaumont Newhall que je dois ce contact. Je lui suis infiniment redevable… Mais est-ce que j’ai assez de matière, est-ce que je suis prêt pour une expo ? Ils parlent d’une centaine de tirages. Ça me semble beaucoup. Suis allé voir Stieglitz pour lui demander son avis.

02/05/1946

Hier soir, fête chez Nancy et Beaumont [Newhall]. C’était une grande occasion, champagne de 1929 et beau monde : Lisette Model et son mari, Berenice, Helen Levitt, Dorothy Norman (O’Keeffe a failli entrer, mais en voyant Dorothy elle a tourné les talons et a pris l’ascenseur pour rentrer chez elle), Minor [White], Paul Strand, André Kertész, et bien d’autres.

“Near Fulton Fish Market” 1946 (four boys) © Todd Webb

“Near Fulton Fish Market” 1946 (four boys) © Todd Webb

20/04/1946

J’installais mon appareil pour prendre en photo une devanture près de Fulton Market, sur South Street, quand quatre gamins de l’Eastside m’ont demandé de les prendre en photo. Ils étaient aimables et je me suis dit qu’ils iraient bien dans le décor. Je leur ai demandé de se mettre devant le magasin. Ils se sont plantés là en rang d’oignon. Je leur ai demandé de se tenir comme s’ils étaient en train de discuter. Celui qui semblait être le chef a alors dit, avec un accent de l’Eastside : « Oh, nonchalants, vous voulez dire ? Allez, les gars, soyez nonchalants. » C’était plus drôle en vrai.

07/05/1946

Il y a tellement de choses [à Coney Island] que choisir quoi photographier est déjà un gros travail. Saisir l’essence de cet endroit est difficile, mais je tiens à le faire. C’est un quartier de New York qui me fascine… Toutes les foires du pays en un seul lieu. Chaque dimanche. Les expressions truculentes, les gens qui débarquent des trains bondés, trépignants d’impatience. Ceux qui s’apprêtent à rentrer chez eux, en sueur, épuisés, las, déçus, brûlés par le soleil, l’estomac retourné par un trop-plein de hot-dogs, d’épis de maïs, de desserts glacés. Je crois que je ne reviendrai jamais ici. Peut-être. Comment saisir ça ?

« Fulton Fish Market” 1946 © Todd Webb

24/07/1946

Je photographie mieux que jamais. J’ai des tas de choses à faire, pas une minute de temps libre. C’est une bonne vie. Mon équipement est presque aussi complet que je le souhaite. Je suis fauché. Que diable, on ne peut pas tout avoir !

“125th Street” 1946 (shoe shine) © Todd Webb

“125th Street” 1946 (shoe shine) © Todd Webb

05/08/1946

La vie s’écoule autour de moi et j’y prends part de tout cœur. Je sens les choses, les gens, les bâtiments, les rues, et le médium photographique me permet d’exprimer ce que j’ai à dire sur tout ça.

57NY  © Todd Webb

57NY © Todd Webb

11/11/1946

Date anniversaire de ma démobilisation de la marine. Il y a un an, à cette date, j’étais dans un train partant de Chicago, prêt pour la plus grande aventure de ma vie jusqu’à présent. Quelle année ! Je sens que j’ai beaucoup évolué. Je le sens quand je rencontre des gens. J’ai une confiance en moi qui me faisait jusqu’alors défaut. Je vois et je ressens dans des proportions bien plus vastes qu’avant et je crois que maintenant je peux photographier n’importe quel endroit. Cette journée aurait mérité une forme de célébration, mais, fidèle à moi-même, il ne me restait que quarante cents après le week-end. Quand je suis allé à la banque, j’ai découvert que c’était un jour férié. Une pièce pour aller en ville, une pièce pour revenir, une pour appeler Ferd, un paquet de cigarettes, et maintenant il ne me reste qu’un seul cent. Heureusement qu’il y a plein de nourriture à la maison.

04/12/1946

Je suis fauché, mais j’ai le moral. Ma photographie est vivante. Cette pratique me procure une joie sans limites qui ne cesse de croître et qui me rend plus pauvre et plus riche.

45NY © Todd Webb

45NY © Todd Webb

31/12/1946

Dernier jour de ce qui, je pense, a été l’année la plus excitante de ma vie. Excitante et féconde. La tristesse, inévitable, (le décès de Stieglitz, le mal-être de Harry [Callahan], la maladie de ma mère et mon incapacité à l’aider, entre autres…) a été complètement mise au second plan par une succession fabuleuse de grandes joies, par ma capacité à me débrouiller à New York, à photographier la ville avec amour et tendresse, par le fait de voir mes efforts reconnus et de trouver de vrais amis compréhensifs… Je crois que je comprends maintenant que le travail, et non l’inquiétude au sujet des choses matérielles, est la clé du bonheur pour moi.

27/02/1947

Voilà le mois de février écoulé et je ne peux m’empêcher d’être heureux au sujet de l’année passée. J’ai eu de la chance de ne pas suivre l’avis de diverses personnes, y compris Stryker [Roy Stryker a lancé le fameux programme de photographie documentaire du Farm Security Administration] et Paul Strand, qui m’ont conseillé de reprendre mon ancien travail à Detroit, pensant qu’il y avait déjà trop de photographes à New York. Ce fut l’année la plus riche et la plus productive de ma vie. Je le dois en grande partie à Stieglitz, aux Newhall, à Georgia O’Keeffe, et aux centaines d’anonymes à qui j’ai parlé dans les rues que j’ai sillonnées avec mes appareils photo.

“Under the El, Third Avenue” 1946  © Todd Webb

“Under the El, Third Avenue” 1946  © Todd Webb

07/04/1947

Quelle frustration quand la lumière est bonne et que je ne peux être qu’en un seul endroit à la fois !

6th Avenue © Todd Webb

6th Avenue © Todd Webb

24/03/1948

Ce matin j’ai testé mon idée de tableau sur la sixième avenue, et je crois bien que c’est raté. C’était étonnamment difficile à cause des voitures et des camionnettes qui ne s’arrêtent que quelques minutes. Ainsi que les voitures qui roulent à toute allure, m’obligeant à prendre les photos entre leurs passages. On ne peut pas utiliser une partie d’une voiture. Il faut qu’elle soit entière. Je m’apprête à développer les négatifs et je retiens mon souffle. Je crois que je vais devoir me limiter à un seul pâté de maisons. Le carrefour est impossible…

24/03/1948

Les négatifs pour le tableau sont super – voyons si je peux faire des tirages bien assortis maintenant !

“Third Avenue” 1946 (corset shop) © Todd Webb

“Third Avenue” 1946 (corset shop) © Todd Webb

03/11/1948

On court un grand danger quand on essaie de vivre avec quelque chose qu’on aime autant que la vie elle-même. On est tenté d’atteindre le succès par les voies traditionnelles. Le succès semble être toujours à portée de main, comme une prune attendant d’être cueillie. Mais c’est une fausse prune… Jusqu’ici je l’ai évité, mais à présent le danger est plus grand que jamais. Le secret, c’est de ne pas vouloir obtenir grand-chose. Je dois réfléchir et écrire là-dessus. Je le ferais bien maintenant, mais le ragoût est en train de brûler et le fromage Liederkranz essaie de s’échapper.

21/09/1954

Cette année, j’ai essayé de faire des photos qui plairaient à un éditeur. Ce qui est insensé à mon avis. La photographie a toujours été une expérience merveilleusement excitante pour moi, une tentative d’expliquer ou de transmettre le sentiment d’exaltation que me procure la vie

“From the Empire State Building” 1946  © Todd Webb

“From the Empire State Building” 1946 © Todd Webb

06/01/1975

Je me demande combien de négatifs, parmi les milliers que prend un bon photographe dans sa vie, sont importants. Vraiment significatifs et dignes d’intérêt. À vue de nez, je dirai cinq cents au maximum. Je crois que je serais heureux si j’arrive à tirer 250 ou 300 bonnes photos à partir de mes meilleurs négatifs.

 

Bill Shapiro

Bill Shapiro a été le rédacteur en chef de Life magazine et a organisé l’exposition Todd Webb actuellement présentée à la Curator Gallery. Pour le suivre sur Instagram : @billshapiro.

 

Down Any Street: Todd Webb’s Photographs of New York, 1945-1960
Du 20 avril au 20 mai 2017
The Curator Gallery
520 West 23rd Street
New York, NY
États-Unis

http://www.thecuratorgallery.com/

A City Seen: Todd Webb’s Postwar New York, 1945-1960
à partir du 20 avril 2017
The Museum of the City of New York
1220 5th Avenue
New York, NY
États-Unis

http://www.mcny.org