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Estelle Lagarde, De anima lapidum

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Estelle Lagarde, née en 1973, est à la fois architecte et photographe. Ses séries photographiques, réalisées « à la chambre », mettent en scène des figures humaines dans des lieux abandonnés – prison, usine, auberge, hôpital, maison… Elle y raconte des histoires venues du passé, comme la promesse de les ressusciter. Les figures humaines y apparaissent tels les spectres surgis de notre mémoire, dans une « tentative de retour dans le monde des vivants ». L’artiste utilise aussi son expérience personnelle, comme dans la série Adénocarcinome, sublimation artistique de son cancer du sein, qui l’a fait connaître du grand public en 2010. L’une de ces photos fut exposée au Monastère royal de Brou en 2015, dans le cadre de l’exposition A l’Ombre d’Eros.

De anima lapidum – l’âme des pierres – est une série inédite dans laquelle l’architecture joue un rôle plus important que dans ses recherches précédentes. Elle y met en évidence les relations s’établissant entre l’éphémère condition humaine et ces monuments qui semblent éternels : « Contrairement à mes travaux antérieurs, inspirés de bâtisses vouées à la démolition ou à une reconversion qui allait leur faire perdre toute leur essence, je souhaite réaliser un travail dans des lieux qui sont, eux, pérennes. Alors que j’étais fascinée par la finitude du bâti, qui entre en résonance avec notre propre finitude, me voilà fascinée par l’éternité de certains édifices : le temps ne semble pas avoir d’emprise sur eux ».

Entre 2013 et 2017, la photographe a sillonné la France, réalisant ses prises de vue dans des édifices religieux d’époques et d’échelles différentes. Outre le monastère royal de Brou à Bourg-en-Bresse (Ain), elle a installé son trépied dans les églises paroissiales Saint-Gervais-Saint-Protais de Gisors (Eure) et Saint-Jacques de Dieppe (Seine-Maritime) , l’abbatiale Saint-Ouen et la cathédrale Notre-Dame de Rouen en Normandie ; dans les églises Saint-Vincent de Paul et Saint-Sulpice de Paris, la paroissiale Saint-Denys à Arcueil (Val de Marne) ; et ailleurs dans l’église de Tarnac (Corrèze), la chapelle Saint-Louis de Bar-le-Duc (Meuse), la cathédrale Saint-Julien et les cryptes de Saint-Michel et de Notre-Dame de la Couture au Mans (Sarthe).

Ces édifices ne fournissent pas seulement le cadre des prises de vues mais en deviennent de véritables acteurs. La sensibilité personnelle d’Estelle Lagarde et sa formation professionnelle d’architecte lui permettent en effet de répondre à « l’ambition de rendre hommage à ces espaces en interrogeant leurs dimensions spirituelles, sacrées, humaines ».

Sa démarche artistique s’inscrit dans la tradition de représentation de ruines et d’édifices anciens, métaphore du caractère éphémère des créations humaines. Si le XVIIIe siècle privilégia les ruines antiques, le siècle suivant s’attacha essentiellement à l’architecture religieuse médiévale, alors menacée par le vandalisme. Ces édifices romans ou gothiques (églises, cloîtres, cryptes, châteaux…) peuvent alors incarner, dans un monde postrévolutionnaire désenchanté, la nostalgie d’une époque révolue et regrettée, ou introduire une réflexion mélancolique sur la mort. Cette dimension dramatique questionnant le sens de la vie humaine occupe alors une place fondamentale dans l’art « troubadour » puis romantique, de Fleury Richard et Caspar David Friedrich à Eugène Delacroix et Carl Lessing, de Chateaubriand et Lamartine à Hugo et Nerval. Les apparitions venues de l’au-delà n’y sont pas rares (Hoffmann, Nodier, Gautier…). Le goût pour les clairs-obscurs, entre la pénombre des cryptes romanes et la blancheur des hautes nefs gothiques, habitent de même la série De anima lapidum.

On retrouve ainsi dans Pari passu (Un pas identique), l’ambiance nocturne et mystérieuse, dans lesquelles se découpe la lumière d’une unique fenêtre gothique, présentes dans certains tableaux de Fleury Richard, Marius Granet, Charles-Marie Bouton ou encore Jean-Baptiste Mallet. Alter Ego (Un autre moi-même), rappelle de même le tableau de Couperin de la Couperie montrant la jeune Gabrielle d’Arjuzon priant dans l’embrasure d’une arcade de la chapelle du château de Louye (Eure).

A cette culture visuelle prégnante, quoique non revendiquée par l’artiste, s’ajoute celle parallèle du roman noir, né en Angleterre dès les années 1760-1770 (Matthew Gregory Lewis, Ann Radcliff, Horace Walpole), et des illusions d’optique permettant de faire apparaître des spectres par l’art de la fantasmagorie. Cette dernière, créée par Paul Philidor et Robertson, projette ses images sur des toiles cirées ou des volutes de fumée, dans l’ancien couvent des Capucines à Paris en 1798. Le Diorama, développé par Daguerre et Bouton en 1822, formé d’immenses toiles peintes des deux côtés sur une toile translucide, auxquelles des effets de lumière donnent vie, cherchent aussi parfois à recréer ces existences fugaces, comme dans les impressionnantes Ruines de la chapelle de Holyrood de Louis Daguerre, où la comtesse de L. cherche dans la nuit la tombe de son amie. Quarante ans plus tard, à partir des années 1860 les premières photographies spirites se développent en Europe et aux Etats-Unis, toutefois dans un but plus spectaculaire qu’artistique.

Estelle Lagarde renouvelle la fascination séculaire pour cette rencontre du visible et de l’invisible, mais en y projetant sa vision personnelle, détachée de toute anecdote. Le choix de titres en latin s’est imposé à elle comme évocation d’une magnificence passée et d’une intemporalité mêlée de mystère. Ils prolongent la poésie des instants immobiles saisis par son objectif.

L’artiste crée de véritables mises en scènes théâtrales, voire chorégraphiques, pour mettre en marche des figurants, issus d’horizons différents, y compris du champ social et médical. Des êtres ayant peuplé ces lieux séculaires se révèlent alors, sous une apparence parfois fantomatique. Le temps de pose long rend en effet le mouvement humain évanescent, le réduisant parfois à une trace lumineuse, par contraste avec l’immuabilité des pierres. Ses photographies donnent à voir le rapport entre les survivants et ceux qui continuent à vivre dans leur mémoire. Elles confèrent une présence aux absents, cherchant ainsi à retenir leur existence, entre contemplation, rêve et méditation.

L’atmosphère, la nature des onze édifices photographiés, ainsi que le lien que l’artiste entretient avec eux, sont variés. La petite église romane de Tarnac sur le plateau des Millevaches, qui accueille ici un troupeau de moutons dans une atmosphère intime, lui est ainsi familière depuis l’enfance, de même que celle de Gisors. D’autres lui ont révélé leur beauté à l’occasion de rencontres ou d’expositions, comme la chapelle Saint-Louis de Bar-le-Duc ou le monastère royal de Brou.

Le riche patrimoine du Mans, de Rouen et de Gisors est représenté par treize photographies. Les magnifiques escaliers monumentaux de l’église de Gisors (début du XVIe siècle) et de la cathédrale de Rouen (achevé en 1479), restituent bien l’idée de passage et d’élévation qui hantent les lieux et personnages mis en scène. La première interroge : « Mort, où est ta victoire ? » La seconde répond que c’est l’amour qui triomphe de la mort. C’est un autre type de mouvement d’élévation, inscrit dans l’envol d’une colombe, qui rythme la photo Vade in pace.

Dans le chœur de la cathédrale de Rouen, les statues provenant de la façade occidentale (1370-1450 environ) forment une couronne blanche, ici interrompue par par une figure cardinalice rouge sang, debout ou gisant. Ce même contraste blanc et rouge se retrouve à Gisors, sous le spectaculaire arbre de Jessé du XVIe siècle. Dans cette photo comme dans une autre réalisée à Gisors sous un transi, le portrait se fait monumental, immobile, recueilli. Les deux chiens couchés rappellent ceux des effigies funéraires médiévales, fidèles à leurs maîtres par-delà la mort.

Au monastère royal de Brou, représenté par neuf clichés, Estelle Lagarde a travaillé avec des figurants de divers horizons, enfants, adultes de tous âges, personnes en situation de handicap. L’église, fondée en 1506 par Marguerite d’Autriche pour abriter le tombeau de son époux bien-aimé Philibert le Beau, duc de Savoie, est un hymne flamboyant au triomphe de l’amour sur la mort et une promesse de retrouvailles dans la vie éternelle.

Beaucoup des photos exaltent la monumentalité de l’espace, telle Genius Loci, qui magnifie l’élévation de la nef, vue depuis la balustrade du transept Nord. Devant le jubé, symbole du passage d’une vie à une autre, Estelle Lagarde a placé des hommes allongés sur des catafalques blancs, veillés par des femmes, avant de s’échapper progressivement vers le fond, ne laissant qu’une trace lumineuse sur la pellicule.

D’autres visions nous font pénétrer dans l’intimité de l’esprit humain. Auprès du gisant inférieur de la fondatrice, aux longs cheveux déployés, veille une femme méditant sur ses années passées, ignorant qu’elle est observée par une religieuse (En secret). Chacun des deuillants de Ex Nihilo nihil est plongé dans son intériorité en contemplant la dalle scintillante du troisième cloître de Brou. L’ensemble des photos offre un autre regard, profond et lumineux, sur l’édifice, dévoilant de multiples parcelles de son âme.

Enfin, les photographies d’Estelle Lagarde nous rappellent que le cosmos, la création restent encore à bien des égards mystérieux et insaisissables (De origine mundi). Nous ignorons où la vie nous mène, à l’instar de la femme aux yeux bandés de la Fortune est aveugle, dans l’église Saint-Sulpice de Paris. L’existence est une sorte de jeu de hasard, dont nous ne tirons pas tous les fils, semble-t-elle nous dire.

 

Magali Briat-Philippe

Magali Briat-Philippe est conservatrice du patrimoine, responsable du service des patrimoines, Monastère royal de Brou, Bourg-en-Bresse, France.

 

Estelle Lagarde, De anima lapidum
Du 12 mai au 27 aout 2017
Monastère royal de Brou
63 Boulevard de Brou
01000 Bourg-en-Bresse
France

http://www.monastere-de-brou.fr/

 

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